My dinner with André est une coproduction de Cie De Koe et tg STAN. Le texte réjouissant a été emprunté au film homonyme réalisé par Louis Malle en 1981, écrit par les hommes de théâtre new-yorkais Wallace Shawn et André Gregory, qui s'y mettaient personnellement en scène.

Le metteur en scène de théâtre à succès André, qui a tourné le dos à sa carrière depuis quelque temps déjà, et le jeune auteur dramatique et acteur Wally, qui aimerait faire carrière, dînent ensemble. Pendant le repas, ils parlent de la vie en général, de leur existence en particulier, du monde, du théâtre, de la réalité et de l'illusion.

Damiaan De Schrijver et son allure de bon vivant, dans le rôle de l'écrivain Wally, et Peter Van den Eede en tant qu'André, vêtu de noir, qui a l'air sec, intellectuel, adoptent un ton léger et spirituel. Ils complètent le dialogue existant de leurs propres textes, s'appelant par leurs vrais prénoms à l'occasion. D'habitude, dans un spectacle, on fait semblant de manger ou l'on ingurgite des rondelles de banane. Mais dans cette pièce, un jeune cuisinier prépare à même le plateau un repas exquis, remplissant la salle d'effluves appétissants. Ce qui est servi à l'air délicieux et est arrosé d'excellents vins ; les acteurs prennent leur repas en bavardant.

À travers ce parti-pris les interprètes se moquent subtilement du poids de leur discussion, car observer des gens qui mangent est toujours démystifiant.

André a réalisé petit à petit qu'il n'est rien d'autre qu'un individu conditionné et que la liberté et l'autonomie personnelles sont illusoires. Cela l'a poussé à abandonner les valeurs et normes que lui avaient été inculqués dans sa jeunesse. Il s'est lancé dans des expériences, pas seulement au niveau de ses activités artistiques, mais aussi dans sa vie personnelle. Sa quête l'a conduit dans des contrées lointaines, il a assisté à des ateliers du Polonais Grotowski, réformateur du théâtre, a vécu dans la communauté écologique de Findhorn en Écosse, a visité l'Inde et l'Himalaya. En tant que fils d'une famille riche depuis des générations, il est aisé, même sans travailler. Il se considère comme un représentant de la nouvelle ère, dénuée de certitudes. André, qui n'est plus capable de situer sa réflexion dans un cadre bien défini, est tourmenté et instable. Il « pleure » souvent.

Wally, qui a été professeur de latin avant de se tourner vers l'art, est un esprit plus rationnel empruntant ses certitudes à la pensée scientifique qui s'appuie sur les expériences en laboratoire pouvant être répétées et vérifiées. Il est conscient de la vacuité des relations humaines et se raccroche aux petits plaisirs de la vie et à une existence tournée vers un but bien précis.

Tout en dégustant leur repas et en discutant, les deux interlocuteurs campent sur leurs positions. Ensemble, ils personnifient la dissociation du corps et de l'esprit qui divise la pensée occidentale depuis Descartes entre, d'une part, l'approche rationnelle qui entraîne la destruction de l'environnement et des cultures qui sont différentes, et d'autre part le modèle holistique qui, en l'absence de tout paradigme, « fonctionne » uniquement pour ceux qui y croient.

À l'époque de la création de la pièce, ces deux conceptions semblaient irréconciliables. Le spectateur d'aujourd'hui constate toutefois qu'aucun de ces deux points de vues ne saurait exister sans l'autre, mais qu'ensemble, ils offrent une vision de la réalité proche du monde où nous vivons, où les certitudes et les énigmes existent côte à côte.

Le spectacle lui-même en propose une illustration frappante. Dans My dinner with André nous voyons deux hommes qui, en mangeant, font entendre des considérations philosophiques sur la réalité. Mais cet hyperréalisme n'est qu'apparence : en fait, il s'agit de deux acteurs qui jouent un texte écrit par d'autres et appris par cœur. La pièce est avant tout un divertissement. Si nous ne jouons pas le jeu et si nous croyons assister à un cours magistral de philosophie, nous n'entendons qu'un enchaînement de poncifs – lors de la première représentation à Haarlem, plusieurs spectateurs ont d'ailleurs quitté la salle. Mais si nous abondons dans le sens des acteurs, nous assistons à un spectacle distrayant qui jongle avec les idées que nous avons en tête.

Vrij Nederland, Gerben Hellinga, le 3 octobre 1998