La catharsis, aujourd'hui

La compagnie flamande tg STAN rassemble les Antigone de Jean Cocteau et Jean Anouilh et les fait entendre comme si c'était la première fois.

Ils s'appellent : tg STAN (Stop Thinking About Names) ; ils sont flamands ; ils jouent Cocteau et surtout Anouilh sans aucun préjugé, comme des textes vierges, intouchés, impatients d'acquérir un sens ; ils répudient le faste, la frime et les falbalas. Pas de metteur en scène, pas de décor, pas de costumes. Rien de drapé. Tout devient ingénu, vacillant, fragile. Tout recommence, tout devient vrai. En brisant les ressorts de l'illusion théâtrale, ils introduisent des accents inouïs dans la tragédie. Le comédien s'expose en première ligne et, s'il est un peu gros, s'il est un peu maigre, s'il boite à la suite d'un accident on ne voit que cela. Il se dépare, il descend de son piédestal antique. Il est désarmé, il est libre.

On est sur le fil du rasoir, à la limite de la parodie, ému pourtant par leur feinte maladresse. Il ne faut pas s'y tromper : ces lourdauds sont des artistes accomplis ; ces naïfs sont des petite malins, qui embobinent le public. Ils semblent avoir renoncé à toute forme, à tout apprêt, dans l'interprétation. On croit qu'ils improvisent. Erreur : tout est pensé, répété, construit. Belle leçon de théâtre.

C'est reposant, la tragédie, c'est sans espoir, sans remède. Le malheur, la trahison, la mort sont là, depuis toujours. Pas de suspense, pas de surprise : on sait que ça finira mal, ça n'empêche pas de : vivre en attendant . Antigone, on la connaît ; elle a un sale caractère. Elle se moque de Créon, brave homme, elle le défie, elle tire sur sa barbe. Il ne peut que sévir contre cette chipie. C'est tout Anouilh, cela. On assiste à une scène de famille, une brouille entre proches, sauf que les dieux ont soif. Si Cocteau demeure assez respectueux des personnages, Anouilh embourgeoise le fatum et rapetisse l'homme. C'est parce qu'il est moderne, comme Euripide. Le drame bourgeois, puis le sitcom, puis le reality-show succèdent invinciblement à la tragédie antique. Déjà avec Euripide, ça se gâte, le jeu moisit. Quand on apprend, grâce au chœur (l'étonnante Jolente de Keersmaeker), que les comédiens vont jouer devant nous successivement « L'Antigone » de Cocteau puis « L'Antigone » d'Anouilh, on ne le croit pas, on se dit : « Ouf! ça va être rude ». On sera constamment ému, amusé, surpris. Admirable : la confrontation entre Antigone (Natali Broods) et Créon (Frank Vercruyssen), dans la version d'Anouilh, intense, à bâtons rompus, à la bonne franquette.

Pas de simagrées, pas de cérémonie. Rien de royal ni de hiératique. On se croirait dans un deux-pièces cuisine ? Et après ? Quelqu'un va mourir. C'était écrit. Ce sont les choses de la vie. Il y a quelque chose de gris dans le désastre, quelque chose de banal dans la catharsis, aujourd'hui. Pour faire spectacle de cela, pour ne pas sombrer dans la platitude et la facilité, il faut beaucoup de métier.

Le Figaro, Frédéric Ferney, décembre 2001

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