Deux Antigones valent mieux qu'une, une fois

Dans le cadre du festival d'Automne, la compagnie tg STAN frappe très fort avec Les Antigones . Le groupe belge casse les illusions théâtrales pour mieux faire exploser les révoltes et dénoncer l'arbitraire des pouvoirs.

Ismène (Tine Embrechts) et sa sœur Antigone (Natali Broods) sont plutôt habillées sexy. Sexy grécogrunge façon rave party avec paillettes discrètes et tennis aux pieds pour soir d'été. Même Jolente de Keersmaeker, qui joue notamment le chœur à elle toute seule, ne cache pas vraiment ses jambes. Quant au roi de Thèbes, Créon (Frank Vercuyssen), et son fils Hémon (Tiago Rodrigues) qui en pince fort comme chacun sait pour la jeune et belle Antigone, sa promise, ils portent costume de ville sombre des plus classiques en ce début de troisième millénaire, avec chemises club vacances quand même.

Des casseurs de convention

Voilà donc les concessions vestimentaires faites au péplum antique et à la Méditerranée quand les cinq comédiens du groupe belge tg STAN (tg pour collectif d'acteurs en flamand, et STAN comme acronyme de « stop thinking about names » s'emparent de l'un des plus grands mythes de la littérature grecque canonisé par Sophocle, « Antigone ». Mais attention. Leur « Antigone » porte la marque du pluriel dans le titre de leur spectacle. Parce qu'ils prennent à bras-le-corps deux versions « contemporaines » de ce classique des classiques, celles de Jean Cocteau et de Jean Anouilh. La première est courte, serrée au maximum sur le destin immédiatement tragique d'Antigone qui brave l'interdit royal d'enterrer son frère Polynice, traître aux yeux de Créon. La seconde développe plus largement les interrogations sur le pouvoir quand il apparaît arbitraire et sur les conflits entre générations. C'est cela la compagnie tg STAN. Des voleurs d'illusion théâtrale à la papa, des casseurs de décors de convention. Mais aussi des dévoreurs de textes pour y dénicher en quoi tel auteur est pertinent dans notre monde d'aujourd'hui. Pas de metteur en scène, tous à table pour lire et relire avant de mettre en espace et distribuer les rôles. Le spectateur doit y trouver sa part de surprise. Tg STAN veut lui donner l'impression qu'il assiste à une création. Et pas seulement parce que les comédiens bafouillent de temps en temps.

Sur le parquet de la salle du Théâtre de la Bastille d'où sortent des puits de lumière entre les lattes, le décor se limite à quelques chaises et une grande table, véritable estrade ou ring dans la version Cocteau pour les joutes verbales entre les protagonistes. Des claustras pendant des cintres laissent entrouvert le fond du plateau où les comédiens se changent ou attendent leur prochaine intervention.

Simple dimension tragique

Jolente de Keersmaeker, portée par un joli accent flamand, donne le coup d'envoi du match de la plus drôle des manières, un peu comme une « Mme Loyale » faisant les présentations au public : « Antigone signifie contre la progéniture » en grec, Ismène est le nom d'une des deux rivières de Thèbes, Créon se traduit littéralement par « souverain », et Hémon fait référence à « haima », « le sang... ». Et la voilà qui enfile l'histoire des mythes, s'emberlificote dans les explications, bute volontairement sur les noms des dieux et balance « C'est intéressant pour ceux que ça intéresse... » Des présentations vite faites et c'est tant mieux. A quoi bon raconter dans les détails les malheurs d'Antigone. Jolente devient alors dompteuse et spectatrice à tour de rôle. Parfois, on a l'impression d'« entendre » un texte de bande dessinée par le ton qu'emploient les un(e)s et les autres. Mais, quand les révoltes s'expriment, ou quand les rappels à l'ordre établi tombent comme des guillotines, les personnages que l'on découvre sur la scène retrouvent une grande et simple dimension tragique. Le face à face Natali Broods (Antigone)-Frank Vercuyssen (Créon) dans la version Anouilh, notamment, devient bouleversant de vérité, de violence. Celles d'hier comme d'aujourd'hui.

La Tribune, Jean-Pierre Bourcier, le 7 décembre 2001

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