Molière à la sauce flamande

entretien avec Frank Vercruyssen et Damiaan De Schrijver

Avec Poquelin , les Anversois de tg STAN se frottent à l'intégrale de l'auteur français, au Kaai.

Leur nom est bizarre, leurs spectacles étonnants. Les Anversois de tg STAN ne semblent rien vouloir faire comme tout le monde, et ça leur va plutôt bien : la troupe flamande, qui joue aussi bien en néerlandais qu'en français et en anglais, récolte un sérieux succès en Europe... mais reste méconnue en Belgique francophone.

Dès ce mercredi soir, le KunstenFESTIVALdesArts compte bien combler ce manque, en lançant Poquelin , au Kaaitheater. Cette création vaut toutes les cartes de visite : les acteurs de tg STAN se frottent à l'intégrale des pièces de Molière, en néerlandais. Un défi aux classiques !

Pour mieux connaître la troupe, il faut d'abord noter son principe fondateur : elle n'a peur de rien. Ce phénomène a débuté dès son plus jeune âge. En 1989, dans le giron du Conservatoire d'Anvers, cette sacrée bande est née comme on se fâche. « Dès le début, notre classe s'est sentie unie par un but commun sans trop savoir pourquoi », raconte Frank Vercruyssen, l'un des comédiens. « Nous savions que nous étions « contre » ! Contre l'œil conventionnel des professeurs et contre l'illusion théâtrale. »

Depuis lors, tg STAN s'emploie à comprendre ce sentiment. Comment éviter la toute-puissance du metteur en scène ? Comment éviter de s'encombrer de personnages ? Comment sortir des conventions ? Comment se montrer frais et dispos, face à un public qui n'est pas considéré comme un accident, mais comme un partenaire ?

La réponse viendra par le pied de nez du patronyme : tg STAN. « Tg » pour « toneelspelersgezelschap » (collectif d'acteurs de théâtre). STAN pour les initiales de « Stop Thinking About Names » (arrêtez de vous creuser la tête à propos des noms) ! En clair : la compagnie serait un groupe d'acteurs, qui mèneraient eux-mêmes leurs rêves.

Leurs deux premiers spectacles, nés comme travaux de fin d'étude au conservatoire, allaient surprendre les premiers observateurs. Frank Vercruyssen, Jolente De Keersmaeker, Damiaan De Schrijver et Waas Gramser obtiennent de choisir eux-mêmes les aînés qui les dirigeront. Leurs parrains seront déterminants, héritiers d'une première génération d'acteurs autonomes, créateurs de leur (libre) parcours. Avec Josse De Pauw, le quatuor adapte Oncle Vania , de Tchekhov. Pour explorer Yvonne, princesse de Bourgogne , de Witold Gombrowicz, les quatre étudiants choisissent Matthias de Koning, animateur de la compagnie Maatschappij Discordia. Voilà qui s'appelle donner le ton : tg STAN indique d'emblée qu'il s'intéresse à la fois aux auteurs classiques et au théâtre de recherche, pour forger une union spontanée.

Le succès de ces deux premiers spectacles poussera l'équipe à se constituer en compagnie. Une cellule ouverte qui se remet sans cesse en question : tandis que Waas Gramser s'en va former la troupe De Onderneming, la jeune comédienne Sara De Roo rejoint une équipe qui n'a jamais voulu se refermer sur elle-même. En quinze ans, tg STAN travaillera avec une foule d'autres compagnies, de Dito'Dito à Rosas (Anne Teresa De Keersmaeker), de Dood Paard à Maatschappij Discordia.

Car le deuxième principe de tg STAN, c'est la spontanéité. « Nous travaillons sur des textes nouveaux, sur des textes classiques et sur des collages », indique Frank Vercruyssen. « L'important, pour ces trois pistes, ce n'est pas de favoriser le répertoire ou l'écriture contemporaine. C'est de répondre aux circonstances. Le temps vous influence ou non à mettre en scène un texte, qu'il soit classique ou contemporain. » De ce point de vue, la compagnie affiche une nette prédilection pour les textes qui égratignent le vernis de nos sociétés bourgeoises et qui interrogent notre confort.

Après Thomas Bernhard ( Tout est calme ), Henrik Ibsen ( JDX, un ennemi du peuple ), Oscar Wilde ( The importance of being Earnest ) ou Jean Anouilh ( Les Antigones ), tg STAN a donc senti venir Molière. « L'avantage des Flamands, face aux classiques, c'est qu'ils se foutent pas mal de ce qu'il faut faire ou ne pas faire », sourit Frank Vercruyssen. « C'est pareil avec Anouilh : on a lu Antigone et on s'est dit qu'on allait le mettre en scène, sans savoir si c'était de bon ton ou pas. La Flandre a toujours eu une liberté par rapport aux grandes traditions, parce qu'il n'y a pas de grandes références littéraires comme en France ou en Angleterre. Par contre, il y a une tradition de hargne contre la déclamation ! »

« Molière ne sent jamais la poussière », précise Damiaan De Schrijver. « La poussière des bonnes pièces est rarement celle de l'auteur, c'est plutôt celle des interprètes... » Face à Molière, l'équipe n'a pas changé sa méthode de travail : tout commence toujours autour d'une table, où l'équipe discute très longuement de ses lectures et de son point de vue sur l'œuvre choisie. Ces discussions constituent l'essentiel de la mise en scène : tg STAN peut passer plus de deux mois assis. Les interprètes, refusant toute hiérarchie, connaissent alors l'ensemble de la pièce, dont les rôles ne sont fixés que quelques jours avant la première ! En scène, un décor minimal, doublé d'un jeu radical, laisse ensuite place au premier des personnages : le texte.

« On a choisi plutôt les farces », dévoile Damiaan De Schrijver. « Notre chemin a été de prendre les passages les plus cons », avoue Frank Vercruyssen. Drôle d'idée, face à la force de Molière... « On ne veut pas du tout être ironique vis-à-vis de Molière », note Frank. « Notre but, c'est de dire : tout est calme dans le monde, on dit que la guerre est finie. Alors, voici un peu de divertissement. Et l'accumulation devient amère... »

« On ne veut pas faire les malins avec Molière », développe Damiaan. « On veut proposer une gradation de stupidités. » A côté du Malade imaginaire , de Sganarelle et du Médecin malgré lui , le public découvrira ainsi Les égotistes , une pièce de Molière qui n'existe pas mais qui reprend un peu de tout.

En ligne de mire de ce nouveau spectacle, on trouve le troisième principe de tg STAN : ne jamais laisser personne s'endormir, ni sur scène, ni dans la salle. « L'envie, c'est notre mot crucial », s'exclame Frank Vercruyssen. « On aime toucher à tout. Je m'ennuie quand un metteur en scène me dit ce que je dois faire. On ne condamne pas les acteurs qui aiment ça, nous ne sommes pas des prêtres de théâtre ! » Et leurs spectacles ne sont pas des messes : « Le public doit travailler avec nous », estime Damiaan De Schrijver. « On doit tous utiliser notre imagination, puisqu'on n'essaye pas de faire croire à la réalité des personnages et des lieux. »

Ce chantier commun semble plaire au public européen qui, de Lisbonne à Paris, fait la fête à tg STAN. « On est un peu « hype » en France », admet Frank. « Peut-être propose-t-on quelque chose qu'ils n'ont pas ? Je ne sais pas : je ne suis pas sociologue. » Mais il s'étonne quand même de l'attitude wallonne : « Quand on a commencé à jouer en français, notre plus grand désir était de jouer en Wallonie. Mais les accords culturels font que c'est plus facile d'aller en tournée à Paris... » Une autre farce, qui ne date pas d'hier.

Le Soir, Laurent Ancion, le 21 mai 2003

Frans