Une Antigones, deux fois

Anouilh et Cocteau par les Belges de tg STAN.

C'est une soirée qui commence sur un quiproquo. La faute aux robes des deux actrices, très strictes par-devant, très osées par-derrière, et à Jolente De Keersmaeker (sœur de la fameuse chorégraphe) qui habite l'une des deux robes en question. Avec son accent belge si parfait qu'on le jurerait imité, et sa façon de s'adresser à tout un chacun comme si elle le tutoyait, elle déclenche d'autant plus facilement les rires que ses premiers mots ont l'air d'un gag. « Voilà. Ces personnages vont vous jouer l'histoire d'Antigone. Antigone, c'est la petite maigre qui est assise là-bas, et qui ne dit rien. » A cet instant, on peut parier que l'immense majorité des spectateurs est persuadée que ce prologue est l'oeuvre de la compagnie tg STAN elle-même. Et qu'il annonce deux heures de franche rigolade. Tout faux : le prologue est de Jean Anouilh et la soirée, même si elle reste familière, s'avère sérieuse.

Par hasard.

Il existe au moins deux raisons d'ignorer l' Antigone d'Anouilh. La première n'est pas liée à la pièce, mais à l'ensemble de l'œuvre d'un auteur mort en 1987. Depuis trente ans au moins, Anouilh n'existe plus guère que dans les manuels scolaires, les cours de théâtre à l'ancienne et les salles de boulevard. « Une vieille chose réactionnaire », voilà peu ou prou l'opinion commune. Dans le cas d' « Antigone », c'est encore pire puisque la pièce, écrite pendant la guerre, a été jouée avec l'autorisation des nazis. Anouilh n'est pas le seul (cf. Sartre) à avoir sollicité l'imprimatur de la kommandantur, mais la réputation de la pièce n'y a pas gagné.

Tout cela, la compagnie tg STAN n'en a que faire. De Anouilh et de son Antigone , ils ignoraient à peu près tout jusqu'à une promenade au rayon livres de la Fnac de Lisbonne durant une tournée de l'un de leurs précédents spectacles. A l'époque, ils préparaient une création en français (leur langue maternelle est le néerlandais) pour le théâtre Garonne de Toulouse et ils avaient déjà choisi de travailler sur l' « Antigone » de Cocteau (qui date de 1922). Or, comme l'explique Jolente De Keersmaeker, « c'était beau, mais cela ne durait que vingt minutes ». Ils étaient donc à la recherche d'un autre texte. « Je suis tombée sur un exemplaire d' Anouilh. J'ai lu le prologue dans le magasin et j'ai dit à Frank (Vercruyssen, autre membre du groupe, qui interprète Créon, ndlr) : Mais c'est très bien ça. » Et voilà. Simple comme une réplique de Anouilh.

« Voilà », c'est d'ailleurs le refrain du chœur (qu'interprète De Keersmaeker) dans « Antigone » et un mot qui va bien à tg STAN, un constat d'évidence. Qui passe d'abord par Cocteau. Cela tombe bien, son « Antigone » est une sorte de « digest » de la tragédie de Sophocle. Histoire tendue à l'extrême, avec des répliques qui valent une tirade. « Je savais la mort au bout de mon acte. Je mourrai jeune : tant mieux. Le malheur était de laisser mon frère sans tombe. Le reste m'est égal » : impossible d'être plus concis.

Fluide.

Anouilh est moins cinglant. Mais ses personnages sont plus complexes, passent du mythe à l'humain. Dans le spectacle de tg STAN, la transition de l'une à l'autre pièce se fait harmonieusement. Les deux actrices (Natali Broods interprète Antigone) revêtent des robes moins stylisées et le ton glisse du débat philosophique à la conversation. Tg STAN a le don du naturel, une façon à la fois précise et chaleureuse de ne jamais perdre le fil. Les quatre comédiens (qui se partagent tous les rôles) réussissent à transformer leur accent (flamand, ou portugais pour Tiago Rodrigues) en atout, chaque syllabe muant en note de musique.

Le lendemain de la première à la Bastille, Jolente De Keersmaeker évoquait cette drôle d'expérience de jouer dans une autre langue que la sienne: « J'ai l'impression que le français m'oblige à prendre position entre chaque mot. » Tiago Rodrigues estimait, lui, « qu'être loin de la langue permet d'être plus proche des mots ». Cette double « innocence », par rapport à Anouill et par rapport au français, bonifie la pièce. Elle résonne encore même si c'est en mineur. On entend des personnages en état de doute permanent. « Tous les jours, dit Jolente De Keersmaeker, on continue à discuter des motivations d'Antigone, et on n'est jamais d'accord. » C'est à cette conversation ininterrompue que sont conviés les spectateurs de la Bastille.

Libération, René Solis, le 11 décembre 2001

Frans