Deux Antigones, la sainte, l'anarchiste, plus jeunes que jamais

Vous entrez dans la salle du Théâtre de la Bastille, sous le regard de deux garçons et de deux filles, assis à une grande table posée au centre de la scène. Garçons réservés, voire gênés, sombres ; filles très jeunes, teint pâle, bouche vermeille, yeux brillants, impatientes, comme dans l'attente d'une danse. Une troisième (Jolente de Keersmaker) s'active au-devant, distribue des programmes sans quitter ses hauteurs, demande l'heure et se lance, dans les lumières montantes. Elle annonce qu'ils enchaîneront « Les Antigones » de Cocteau (1922) et d'Anouilh (1944). Aux mêmes acteurs les mêmes rôles. Elle sera le chœur. Elle l'est déjà.

Il y a une quinzaine d'années, George Steiner publiait « Les Antigones » (Folio Essais). D'éclatantes variations sur les origines et les multiples versions du mythe. Il ne s'attardait pas sur « l'adaptation pâle, familière, de Jean Cocteau » - mais s'enchantait devant la version musicale d'Honneger - et louait « la science scénique et l'habileté argumentative » d'Anouilh. Mais l'auteur des « Pièces noires » paraît offrir un sursis à Créon, et cela alerte Steiner, pas loin d'y trouver la raison de la clémence de la censure nazie à son égard.

Narration à toute allure

Plus classique, Cocteau considère Antigone « l'anarchiste », comme sa « sainte ». Et comme elle estime, lucidement, « survoler » le texte de Sophocle, la compagnie tg STAN décolle sans attendre. Les deux filles montent sur la table, mains dans le dos, et donnent le tempo de la mise en voix : « presto ». La narration file à toute allure, appuyée sur des dialogues menés comme des conversations « mezzo-voce ». Tout n'est-il pas connu ? Le temps de pousser la table en coulisses et le torrent pressé, dessiné par Cocteau, a été englouti dans le fleuve canalisé par Anouilh de répliques rassurantes comme des cartables trop lourds.

Les voix descendent dans les corps. La chaleur et la tension montent, « con lamento ». Curieusement, de très jeunes gens d'aujourd'hui trouvent leurs entournures dans les trivialités anciennes. Les conventions de la tragédie et de la presse du cœur s'additionnent au bénéfice des émotions. Mais c'est la grâce des interprètes qui y pourvoit, leur vitalité insouciante, prête à forcer les passages, quitte à se cogner à la langue. D'autant mieux que les accents néerlandophones - ou lusophones - font redécouvrir le français, lui redonnent une verdeur inattendue. Les plus touchants sont alors les benjamins recrutés par le tg STAN : Natali Broods (Antigone), d'une inaltérable puissance bondissante, et Tiago Rodrigues (Hémon, le garde), tout en finesse statufiée.

Le Monde, Jean-Louis Perrier, le 7 décembre 2001

Frans