Les Flamands magnifiques

Le groupe des tg STAN revient au festival d'Automne avec « Les Antigones », juxtaposition inspirée des pièces d'Anouilh et de Cocteau. Un théâtre de l'évidence, de la tragédie pure.

Avec le groupe de théâtre fllamand tg STAN, tout semble simple comme bonjour, la simplicité étant l'apanage des natures complexes. Leur nom, par exemple. Quand cette bande d'amis du conservatoire d'Anvers décide, il y a un peu plus de dix ans, de ne pas se séparer à la fin de leurs études, ils cherchent, c'est humain, une chouette appellation pour marquer les esprits. Rien de satisfaisant n'apparaît. Le problème se résoudra donc par une pirouette : tg pour toneelspelersgezelschap (compagnie théâtrale, en néerlandais) et STAN pour Stop Thinking About Names. Le ton est donné : humoristique et efficace.

Les Parisiens le vérifieront, lors du Festival d'automne 2000, avec « JDX, un ennemi du peuple », d'après la pièce d'Ibsen. Sur scène, assis derrière quatre tables, quatre comédiens et comédiennes en costume cravate se lèvent tour à tour pour dire leurs répliques, soutenus par une souffleuse assise sur le côté. C'est tout juste s'ils n'ont pas le texte en main. Comme en répétition. D'ailleurs, ils ne répètent pas vraiment. Après un long, minutieux et profond travail « à la table », ils se lancent sur le plateau le jour où le public arrive. S'encouragent, se félicitent d'un beau passage, se reprennent sans façon en cas d'erreur. Le résultat est stupéfiant. Ibsen en sort gagnant. Ensuite il y a « Platonov », de Tchékhov. Cette fois, ils sont plus nombreux. Le décor ? Des dizaines de chaises déménagées sans relâche. Une chaise peut figurer un cheval, voire une chaise. Cinquante sièges évoquent un bois ou une demeure. Et toujours ce jeu à l'emporte-pièce, au sens propre, un jeu qui laisse apparaître ses propres mécanismes et parvient à marier les contraires : la distanciation brechtienne et l'engagement stanislavskien. L'effet sera bouleversant dans « Les Antigones ».

D'où viennent-ils, ces insolents à qui tout réussit ? De Flandre, le pays de Platel, de Lauwers, de Fabre. Une région sans tradition théâtrale forte, donc plus libre, plus apte à inventer d'autres voies. Comme tg STAN, qui collabore régulièrement avec Rosas, la compagnie d'Anne Teresa De Keersmaeker, dont la sœur Jolente est, avec Frank Vercruyssen et Damiaan De Schrijver, membre fondatrice de tg STAN. Ils monteront ensemble « I Said I » et « In Real Time ».

Créé au théâtre Garonne, à Toulouse, « Les Antigones » opèrent la juxtaposition de l' « Antigone » d'Anouilh et de celle, plus sèche, moins psychologique, de Cocteau. La même histoire, deux fois, mais à travers des regards différents, donc des émotions différentes. Anouilh dit : « voici comment les choses vont se passer », explique Jolente. « C'est exactement notre démarche théâtrale ». De fait, devant une longue table qui servira de scène, la comédienne, sourire en coin, s'avance vers le public et lui annonce le déroulement de la soirée. Pas de suspense. Chacun connaît l'histoire. Commence alors, sur un sol rayé de lumière dorée, l'inéluctable destin d'une jeune fille têtue, minijupe et baskets, natte blonde et jambes de sportive. Jolente De Keersmaeker, Frank Vercruyssen, Nalali Broods, Tine Embrechts, Tiago Rodrigues, tous, tels qu'en eux-mêmes et magnifiques, nous accompagnent au plus haut de l'émotion, dans une pureté jamais atteinte. Antigone meurt tuée par ses propres mots. Rarement la tragédie a été aussi belle.

L'express, Laurence Liban, le 22 novembre 2001

Frans