De kersentuin

Elle est follement heureuse, Liouba Raniévskaïa, d'être rentrée dans son domaine doté d'une cerisaie ancienne. Elle embrasse son frère, elle embrasse ses enfants, elle embrasse la petite table et l'armoire. Son bonheur irrépressible est contagieux, mais en réalité la propriétaire terrienne n'a que peu de raisons d'être joyeuse. Les années de mondanités passées à Paris ont fait s'évaporer sa fortune, les dettes s'accumulent. Il faut lotir le jardin, dit l'ami de la famille Lopakhine, simple paysan à une époque, à présent homme d'affaires fortuné. Le lotir et y construire des maisons de vacances. Liouba n'en veut pas. Elle ferme les yeux face à la nouvelle réalité, elle se complaît dans ce qui n'existe déjà plus. Pendant que son domaine est vendu aux enchères en ville, elle donne une ultime grande fête.
Le féodalisme contre le capitalisme ; l'idéal nostalgique contre le pur pragmatisme ; l'aristocratie qui s'accroche vaille que vaille aux traditions du passé, tandis que le nouveau riche reprend le bâton – dans La Cerisaie, le monde ancien se heurte au nouveau. « Amusante, très amusante », c'est ainsi que Tchekhov appela l'intrigue de sa dernière pièce dans une lettre à sa femme. Pour lui, La Cerisaie était une comédie. Les avis divergent sur la question depuis la création de la pièce en 1904. À cette occasion, le metteur en scène Stanislavski l'annonça explicitement comme « un drame », au grand déplaisir de Tchekhov. Il aurait certainement préféré l'appellation « A true comedy of high seriousness », imaginée plus tard par l'auteur américain Richard Gilman.
Les acteurs de la compagnie flamande STAN restent fidèles aux déclarations de l'auteur. Leur Cerisaie est un spectacle joyeux où le rire a largement sa place. Cela commence par des petits apartés avec le public – la quatrième paroi s'efface à plusieurs reprises. Des didascalies sont débitées d'un air pince-sans-rire, des changements de rôle assortis d'un commentaire spirituel : « Voilà, c'était la première scène. Je me change rapidement : autre personnage ». Pendant ce temps-là, les acteurs bricolent à vue l'éclairage et le décor. Des portes vitrées dont la peinture s'écaille, montées sur roulettes, sont poussées de-ci de-là ; elles symbolisent le déclin du domaine jadis si noble. Dans le troisième acte elles forment une large paroi derrière laquelle la fête bat son plein ; pendant de longues minutes, on y danse sur une musique au beat insistant.
Avec ses dix acteurs qui sont quasiment sans cesse en scène, cette Cerisaie propose un bel échantillon de jeu d'ensemble. Jolente De Keersmaeker (Liouba) et Frank Vercruyssen (Lopakhine) sont entourés d'un groupe nombreux d'acteurs jeunes pour la plupart, qui campent leurs personnages tragicomiques avec un plaisir évident. Presque comme si de rien n'était, ils bavardent sans s'écouter, tandis que les remarques importantes sombrent dans un océan de verbiage clapotant.
C'est délibéré, bien sûr. Chez STAN les émotions restent modestes ou sont jouées avec une certaine ironie. Un baiser fougueux se solde par un « Délicieux ! » satisfait, un cœur brisé est caché derrière un regard qui se détourne. La mélancolie, la nostalgie sont bien là, mais c'est un ton de joie frivole qui domine. Dans cette Cerisaie légère comme une plume, les tragédies humaines se dérobent derrière la badinerie. Enjoués, les personnages dansent vers leur ruine.

Joukje Akveld, Het Parool, le 26 mai 2015

Frans