Errer dans un présent infini

Dix acteurs, un éclairage spectaculaire, des fenêtres montées sur roulettes, un tapis d'Orient et de longues persiennes : voilà de quoi tg STAN remplit son adaptation d'envergure de La Cerisaie. Dans la dernière pièce de Tchekhov, une propriétaire terrienne fauchée retrouve son domaine après cinq ans d'absence. Parce qu'elle a accumulé les dettes, elle doit vendre la propriété.
Alors que l'intrigue se limite quasiment à cet argument, Tchekhov a créé une mosaïque raffinée d'individus dont les caractères et les rapports sont toujours davantage révélés. Dans un chaos frivole, La Cerisaie vagabonde le long de la nostalgie, de la douleur et du désir, des événements triviaux et formidables qui colorent l'existence humaine.
Entourés par les souvenirs d'un passé aussi pénible que doucereux, les personnages se jettent en braillant sur les brèves retrouvailles avec la mère de la famille. Le récit se déroule dans l'espace ténu entre la rencontre et l'adieu, où peut s'épanouir tout au plus ce qui est trivial. Chaque tentative d'imprimer une direction menace d'être bloquée par les incursions d'autres personnes, par des chemins de traverse ou le temps imparti au sommeil.
Les personnages ne peuvent pas faire grand-chose, à part subir le monde et observer ce qui se passe. Mais cette absence de direction crée un vaste espace dramatique dans lequel les minuscules récits de ces individus sont développés toujours plus en détail. Ils lèchent les cicatrices du passé, ils sont en quête de justice pour des siècles d'esclavage, de consolation pour la mort d'un enfant, d'une réponse à un amour impossible et d'un minimum de maîtrise de ce monde. En clapotant à travers un « présent » infini, La Cerisaie coule vers un tragique aussi badin qu'émouvant.
La réalité en dehors du récit ne peut pas non plus être refoulée ; elle fait des incursions régulières dans la fiction. Avec une certaine frivolité, les acteurs font s'estomper les frontières entre récit et réalité, entre personnage et acteur. Au beau milieu des scènes, ils se chargent des changements, critiquent l'apparition tardive de leurs partenaires, et par moments Stijn Van Opstal marmonne même des didascalies.
Mais cette désinvolture frivole crée une distance par rapport aux personnages. Quand l'acteur derrière le personnage se met en avant, la fiction n'est rien de plus qu'un jeu au sein d'une réalité plus vaste. Ce n'est que dans les deux derniers actes que le spectacle prend véritablement corps et qu'apparaît suffisamment d'espace vital pour un portrait intègre.
Le spectacle est propulsé par le rythme et par le concept visuel. En un tournemain il passe d'une méditation muette sur un banc à une étourdissante fête dansante. En même temps, les éclairages incomparables de Thomas Walgrave rétrécissent l'espace jusqu'au silence recueilli ou, au contraire, le font mugir en faisant entrer à flots les glorieux rayons matinaux à travers les fenêtres.
Le moment le plus beau est le matin après la vente de la maison, quand les adieux sont proches. Dans la lumière inhospitalière d'une simple ampoule, le vide s'impose, la maison souffle déjà sa dernière bougie alors que l'intrigue vient seulement de démarrer. Avec une beauté délicate, La Cerisaie esquisse un regard quasiment poétique sur l'expérience humaine. Celui-ci ne se laisse pas forcer dans de grands mouvements narratifs, mais tout au plus s'observer sous toutes ses facettes.
Le résultat est un vagabondage de grande envergure, marqué par la conscience que les détails triviaux sont insondables et que l'insignifiant nous submerge.

Maarten Luyten, Cutting Edge, le 21 mai 2015