Il faut que les fleurs des arbres saignent

La Cerisaie n'est pas un drame en costumes. STAN passe le grand classique au hachoir postmoderne. Le résultat est une farce familière, mais délicieuse. Et surtout : l'essentiel de ce Tchekhov a été conservé. Devons-nous gémir ou applaudir quand on coupe les cerisiers ?

En 1861 le tsar de Russie abolit le servage ; sous ce régime d'esclavage déguisé, les paysans étaient la propriété des seigneurs. La Russie y était arrivée tard – trop tard. Jusqu'à ce moment-là son aristocratie avait échappé à la guillotine et aux parlements partis à la conquête du continent. Anton Tchekhov écrivit La Cerisaie en 1903. Quatorze ans plus tard, les bolchéviques prirent d'assaut le Palais d'Hiver du tsar.
Heureusement pour Lioubov (Jolente De Keersmaeker), cet événement n'est pas encore proche, mais elle n'est pas insouciante pour autant en observant sa cerisaie adorée. En effet, l'aristocrate est à court d'argent. Elle refuse d'écouter les conseils de Lopakhine (Frank Vercruyssen) – d'origine paysanne, devenu homme d'affaires, toujours fidèle ami d'enfance.

POSTMODERNE
STAN puise dans sa boîte à malices postmoderne bien-aimée. Ce Russe est, lui aussi, un peu en retard. Les acteurs maintiennent une distance ironique par rapport aux répliques désuètes par moments. « Au secours, je m'évanouis », dit sèchement Douniacha, la bonne. D'autres interprètes lisent des didascalies à voix haute ou s'adressent directement à nous. La quatrième paroi entre acteurs et spectateurs s'efface entièrement quand Charlotta, la gouvernante férue de tours de passe-passe (Rosa Van Leeuwen), s'installe parmi les spectateurs.
JDX/A Public Enemy, le spectacle qui avait permis à STAN de se faire connaître plus largement en 1993, regorgeait aussi de telles astuces. À l'époque, la compagnie avait dépoussiéré  Un Ennemi du peuple d'Ibsen. À présent, il font de La Cerisaie un anti-drame en costumes.
Même si cette distance ironique creuse aussi notre distance par rapport à la pièce, STAN nous entraîne sans aucun mal. Le mérite en revient-il aux acteurs ? En partie, oui. Bert Haelvoet, par exemple, est formidable dans le rôle de Pichtchik. L'ami de la famille et parasite invétéré vide littéralement les poches de l'excentrique Lioubov. Le fait que Haelvoet et Stijn Van Opstal jouent des doubles rôles nous échappe malheureusement. Et les dernières scènes traînent un peu trop en longueur – si nous voulons vraiment chicaner.
C'est surtout la scénographie qui enthousiasme. Des fenêtres à la peinture écaillée, montées sur roulettes, transforment le plateau nu en maison de campagne délabrée. Et la lumière : elle inonde la scène de ses rayons obliques, allant de la clarté du jour à l'obscurité mélancolique. La nuit tombe et nous en avons la chair de poule.

ROUBLES SONNANTS ET TRÉBUCHANTS
La technique et le texte atteignent leur point culminant lors du bal de Lioubov. « Autrefois, des grands seigneurs venaient ici. Maintenant ils invitent même le facteur », soupire le valet Firs (Stijn Van Opstal). Peu importe. Les enceintes pulsent et les acteurs se déchaînent. « One day baby, we'll be old baby, and we think about the stories we could have told. »
Jusqu'à ce que le disque se termine. Le domaine est vendu, la cerisaie sera rasée. Qui est le nouveau propriétaire ? Lopakhine. Cette terre a possédé son grand-père et son père. À présent, c'est lui qui possède la terre.
On serait donc tenté de lire La Cerisaie comme une satire sociale. Qui pleurera une poignée d'aristocrates déphasés ? Même si certains d'entre eux sont bien sympathiques. Mais le rouleau compresseur du progrès transforme les cerisaies en roubles sonnants et trébuchants. Ce qui est délicat et peut-être bien inutile, disparaît. C'est un étonnant élitisme avec lequel se débat maint « bricoleur culturel de gauche ».
Quelques rangées derrière nous était assis Sven Gatz, le ministre flamand de la Culture. Nous serions curieux de connaître sa lecture de ce Russe.

Sam Rijnders, Veto, le 17 mai 2015